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Le multiculturalisme à travers l’histoire coréenne, un dépassement du sentiment de supériorité nationale pour s’acheminer vers la diversité
Han Geon-soo, professeur au Département d’anthropologie culturelle de l’Université nationale de Kangwon
Avènement de l’identité coréenne
La compréhension du sentiment national coréen tel qu’il se manifeste à l’époque contemporaine exige de revenir sur l’apparition des notions de communauté ou d’identité nationale qui participent d’un héritage plusieurs fois millénaire ayant subi d’importantes évolutions au fil du temps.
D’une manière ou d’une autre, les Coréens ont établi des liens et échanges avec différents peuples, étendant déjà leur influence à la Mandchourie actuelle, sous le royaume de Goguryeo (37 av. J.-C. – 668 ap. J.-C.), par l’intermédiaire de différentes ethnies des régions septentrionales dont les ressortissants allaient par la suite se fondre en une société multiethnique avec des peuples étrangers tels les Malgal, aussi dits Mohe, pour instaurer la monarchie de Balhae (698–926), après la chute du premier. Les documents historiques révèlent en outre, à propos du royaume de Gaya (42–562), que Heo Hwangok (38–89), qui monta sur le trône et perpétua la lignée du clan des Heo de Gimhae, était originaire d’Ayuta et, si les opinions divergent quant à l’emplacement précis de ce dernier, il apparaît que sa population aurait entretenu des relations avec d’autres peuples, notamment en Inde.
Au dixième siècle, l’effondrement du royaume de Balhae circonscrira dès lors l’histoire nationale au sol péninsulaire et, si les dynasties s’y succéderont, leurs sujets auront toujours plus conscience d’appartenir à une communauté liée par un même destin historique à l’intérieur de frontières communes. Sous les monarques de Goryeo (918–1392), la Corée connaîtra une importante évolution culturelle du fait d’apports extérieurs résultant du dynamisme de son commerce international, lesquel s’étend alors, par-delà la Chine, jusqu’à des contrées au riche et original héritage telles que l’Arabie. Pour que s’atténue cette libre assimilation de cultures exogènes, il faudra attendre le XIIIe siècle et l’invasion par la dynastie des Yuan, dont l’hégémonie politique se doublera d’une domination par la culture mongole.
La dynastie Joseon (1392-1910) marque une étape décisive de la formation de l’identité culturelle coréenne, avec l’introduction du néoconfucia-nisme comme idéologie officielle qui donnera naissance à toute une culture spécifique dans l’aristocratie, puis, principalement au XVIIe siècle, le renforcement de ses préceptes pour guider le peuple et régir sa vision du monde. L’époque des invasions japonaises de 1592 à 1598 est marquée par des relations toujours plus étroites avec la dynastie Ming (1368-1644), dont l’influen-ce se fera d’autant plus sentir sur l’identité culturelle coréenne que les deux nations adhèrent aux mêmes valeurs néoconfucéennes et se refusent à toute union avec une entité qui ne les a pas faites siennes.
Tout au long de la dynastie Joseon, ce principe façonnera un certain état d’esprit à l’égard des populations immigrées. En règle générale, le royaume se montrait hospitalier envers les apatrides venus de contrées étrangères, notamment ceux de la Chine des Song et Ming venus trouver refuge après la disparition de leurs états respectifs, ce qui était le cas dès l’époque de Goryeo. Quant aux personnes originaires d’autres nations ou régions, telles le Japon et la Mand-chourie, elles se voyaient dispenser un certain temps d’acquitter l’impôt ou d’effectuer des corvées, ainsi que d’accomplir le service militaire trois générations durant, afin de favoriser leur établissement dans le pays. Ces libéralités allaient permettre à nombre d’étrangers de s’intégrer à la vie coréenne et, sous le règne du roi Taejong (r. 1400–1418), c’est-à-dire dès les premiers temps de la dynastie, quelque deux mille Japonais résidaient déjà dans la province de Gyeongsang-do.
Le critère d’allégeance au confucianisme
Les chroniques historiques sur la Corée de Joseon ne font état d’aucune discrimination, tout au moins de nature politique, exercée à l’encontre de personnes immigrées en raison de leur origine ethnique, seule l’adhésion à l’idéologie dominante du confucianisme conditionnant le traitement qui leur était réservé, et il arriva même que des sujets instruits de la Chine des Song ou des Ming accèdent à des postes gouvernementaux que l’on répugnait à offrir aux Jurchen de Mandchourie ou aux Japonais. Ce refus était motivé par le fait que, dans ces deux derniers cas, l’assimilation de la culture nationale demeurait insuffisante, et non par l’origine ethnique ou géographique des individus, sur laquelle primait donc l’intégration culturelle.
En mettant l’accent sur l’adoption des préceptes confucianistes, l’état de Joseon allait ainsi promouvoir la construction d’une identité nationale que renforceraient encore, aux XVIe et XVIIe siècles, les invasions respectivement entreprises par le Japon et la Chine des Qing (Mandchous), qui allaient ébranler le pays en y occasionnant des ravages, car perpétrées par deux nations fondées par des peuples périphériques guère plus évolués que des barbares. Aussi, les véritables calamités que représentèrent ces agressions eurent pour effet paradoxal d’accroître toujours plus le sentiment de fierté à l’égard des valeurs culturelles néoconfucianistes chez les sujets de Joseon.
L’importance accordée à ces critères confucéens d’assimilation culturelle ne concernait d’ailleurs pas que les étrangers, mais touchait les Coréens eux-mêmes, car la classe dirigeante, qui se scindait en clans selon ce clivage, était en proie à des querelles intestines, tout en s’accordant à reconnaître l’impératif de prépondérance du confucianisme dans toute l’humanité, c’est-à-dire l’avènement d’une identité culturelle unique, sans considération de classe sociale. à cet égard, la perpétuation de la lignée familiale par le fils aîné et l’importance de la pureté du sang répondaient à une volonté d’application des préceptes confucianistes et ne cons-tituaient donc nullement une fin en soi.
Si les chroniques d’alors exposent l’idéologie régnant au sein de la classe dirigeante, aucune d’entre elles n’évoque les relations concrètes qu’entretenaient au quotidien les gens du peuple avec les immigrés. Au XVIIIe siècle, Bak Jiwon (1737–1805), penseur de l’école pragmatique et écrivain de la fin de Joseon, consacre à la vie de ressortissants chinois établis en Corée depuis la chute de la dynastie Ming de brefs passages de sa nouvelle intitulée « Histoire de Monsieur Heo ». Afin de stigmatiser l’hypocrisie des courtisans et nobles qui exigeaient que soit châtiée la dynastie Qing pour avoir conquis celle des Ming, jadis à la tête d’un état confucéen ami, le héros qui donne son nom à cet ouvrage propose non sans audace, au vu des liens étroits qui unissaient ce dernier à Joseon, de donner des courtisanes pour femmes aux réfugiés de celui-ci afin de faciliter leur établissement dans le pays plutôt que de les condamner à tout jamais au vagabondage ou au veuvage. Par le biais de son protagoniste, Bak Jiwon formulait ainsi ses propres critiques à l’encontre des contradictions de la société joseonienne, c’est-à-dire où les obligations dictées par la morale ne se concrétisaient pas dans la réalité, mais il importe avant tout de retenir de ce récit que nombre de réfugiés, tout au moins ceux qui n’avaient pas acquis de formation confucianiste, demeuraient exclus et en souffraient cruellement.
En accordant la primauté à ses relations privilégiées avec la dynastie des Ming, la société de Joseon que dépeint Bak Jiwon s’était ainsi repliée sur sa contemplation de la tradition confucianiste, ne recherchant que sa sauvegarde en fustigeant les Qing, lesquels étaient à mille lieues d’entreprendre une quelconque invasion, si tant est que leurs stratégies réelles soient incompatibles avec le confucianisme. Il apparaît ainsi que l’identité culturelle de Joseon trouve ses racines dans une vision de sa place au second rang des nations confucéennes après la Chine des Ming.
Progression de l’idée de nation monoethnique sous l’occupation japonaise
L’identité culturelle confucéenne sera mise à rude épreuve à l’aube du XXe siècle, qui marque un tournant dans l’histoire des civilisations car, tandis que s’instaure un nouvel ordre impérialiste, la société de Joseon n’est plus en mesure de consacrer temps et efforts à l’adoption et à l’assimilation de cultures et technologies nouvelles. Des considérations commerciales suscitant largement les visées expansionnistes des grandes puissances, la dynastie va s’enfermer dans une politique de rejet des cultures étrangères impies, notamment occidentales, pour mieux défendre les préceptes vertueux du confucia-nisme, alors qu’elle aurait dû s’ouvrir toujours plus aux nouvelles techniques et influences.
En 1910, l’annexion officielle de la Corée par le Japon sera suivie d’une véritable entreprise de nettoyage ethnique, et après s’être vu spolier de sa nation, le peuple coréen lui-même allait être menacé de disparition du fait de la politique d’assimilation forcée menée par un occupant désireux de priver celui-ci de ses racines, non seulement par l’interdiction qui lui était faite d’employer sa propre langue, mais aussi par l’obligation de renoncer aux patronymes coréens à la faveur de noms à consonance japonaise. C’est la crise d’identité résultant de la colonisation japonaise qui allait donner naissance à une conscience nationale au sens mo-derne du terme. En accordant une importance extrême à l’origine et à la filiation des familles, les Coréens tentaient ainsi de mettre en échec la politique d’intégration forcée entreprise par le Japon impérial et étayer l’hypothèse qu’ils formaient un seul et même peuple descendant de Dangun. En outre, l’interdiction faite par l’occupant d’employer la langue coréenne allait encore exacerber cette prise de conscience nationale et rassembler ses locuteurs au sein d’une même communauté linguistique après l’indépendance.
Si la politique d’assimilation forcée mise en œuvre par les colonisateurs japonais avait réveillé un nationalisme fondé sur l’uniformité ethnique et l’homogénéité culturelle, la partition du pays faisant suite à sa libération et à un conflit armé n’allaient faire qu’aviver plus encore ce sentiment.
Égalité et valeur de toutes les cultures
Ainsi, le sentiment national coréen représente la synthèse de différentes évolutions historiques au long cours, chaque époque ayant, par son contexte spécifique, considérablement influencé la formation ou l’altération de l’identité nationale et culturelle, tout comme le XXe siècle est à l’origine de celle qui prévaut aujourd’hui. De même que ce sentiment identitaire changea radicalement du royaume de Goryeo à la dynastie de Joseon, il doit aujourd’hui prendre en compte les changements imposés par la mondialisation.
La notion de frontière elle-même est en pleine évolution, parallèlement à l’augmentation des migrations transfrontalières, et plus de six millions de ressortissants coréens vivent aujourd’hui aux quatre coins du monde, la population immigrée que compte le pays dépassant un million d’individus. Les femmes prenant un Coréen pour conjoint se voient accorder de ce fait sa nationalité et connaissent dès lors une nouvelle vie, de nombreux travailleurs immigrés choisissant également de s’installer définitivement en Corée plutôt que de rentrer au pays. Si les Coréens n’avaient jamais eu jusqu’alors à faire la distinction entre les notions de « nation » et de « groupe ethnique », ils constatent aujourd’hui la présence croissante de personnes ethniquement différentes tout en vivant comme de véritables citoyens coréens, de même que l’on compte à l’étranger toujours plus d’habitants d’origine coréenne. Sur le sol coréen, le nombre de ressortissants étrangers obtenant la citoyenneté du pays, sans en parler la langue ni en posséder la culture, ne cesse de progresser, ainsi que celui des hommes et femmes qui ne possèdent aucune maîtrise de la langue en dépit de leurs origines coréennes ou dont la culture est totalement différente.
En conséquence, il incombe au pays et à ses habitants de savoir s’adapter à de telles évolutions, car nul ne saurait nier qu’il faut dépasser le stade de l’acceptation des différences culturelles pour jeter les bases d’une société fondée sur la diversité culturelle dès maintenant, c’est-à-dire précisément au moment où se mettent en place des composantes pluriethniques et multiculturelles.
Nés de la résistance au régime colonial japonais, les principes de « monoethnicité » et de « pureté du sang » constituent aujourd’hui autant d’obstacles à surmonter, tout comme il conviendrait aussi de remettre en question l’idée de supériorité culturelle, qui se trouve profondément ancrée dans l’histoire, car il est non seulement condamnable de faire reposer une identité nationale sur ce sentiment de supériorité, ainsi que sur la notion d’homogénéité culturelle, tous deux provenant d’un système de pensée néoconfucianiste, mais cela est aussi en totale contradiction avec la réalité, puisque société et population de la Corée nouvelle sont toutes deux appelées à se développer grâce aux apports de la diversité ethnique et culturelle.