✦✦✦ 강 찬옥 Hélène chan-ok Charbonnier 강 찬옥 ✦✦✦ LA Femme Téva 2012 ♥ Lire, écouter, voir… Un petit blog perso d'infos, pour échanger, communiquer et partager…
Aperçu de la littérature coréenne
Kim Young-chan, critique littéraire et professeur au Département de langue et littérature coréennes de l’université Keimyung
© Revue Koreana, WINTER 2008 Vol.9 No.4
« Un romancier vivant pour le roman » : dans le cas de Koo Hyo-seo, cette formule n’est pas galvaudée, mais vient immédiatement à l’esprit si l’on dresse un bref inventaire de sa production lors des deux dernières décennies composant à ce jour une carrière littéraire marquée par la parution de quinze romans et sept recueils de nouvelles. Outre le nombre et le volume de ces écrits, on perçoit tout le poids de la réalité et du quotidien qui pèsent sur l’œuvre d’un auteur contraint de vivre exclusivement de celle-ci et s’inscrivant en cela dans un certain ordre économique par la nécessité de parvenir à un équilibre entre ces deux aspects de son existence, de sorte que le roman relève dans son cas d’un travail au sens le plus général du terme.
Si ce mot peut à juste titre évoquer une création féconde, propre à faire prendre vie aux objets qui nous entourent, on ne saurait en faire par trop l’amalgame, car le sens profond de l’œuvre réside aussi ailleurs. Événements, groupes humains, paysages, sentiments et émotions y renaissent perpétuellement à travers son regard, qu’il porte donc depuis toujours sur eux par le biais du roman, dont la matière repose constamment sur cette vision du monde. Pour lui, le roman participe de la genèse de la vie en décryptant, assimilant et personnifiant un monde qui connaît de constantes et enrichissantes évolutions et dans lequel il peut ainsi, encore et toujours, se replonger et trouver refuge, alors la vie devient roman, et inversement, jusqu’à s’imbriquer dans l’écriture de manière indifférenciée.
Pour la plupart d’entre eux, ses personnages se situent à la frontière de la vie et de la mort, du présent et du passé, de l’existence et de l’inexistence, du quotidien et de l’extraordinaire, de la mondanité et du détachement, c’est-à-dire en un point où deux mondes opposés sont mis en présence, mais en même temps communiquent et communient, en un « événement » que ces protagonistes vivent intensément dans leur corps et leur âme, tout en voyant leurs habitudes, principes moraux et discipline de vie totalement bouleversés par cette expérience insolite.

L’intrigue s’émaille de circonstances extrinsèques et fortuites qui, tout en n’étant guère exceptionnelles, sont lourdes de conséquences sur le quotidien et les sentiments des personnages, tout en suscitant une prise de conscience chez ces derniers, à l’instar de la mort d’une connaissance, de la simple découverte d’une photo, de la vue d’un paysage désolé, de la narration d’un récit insipide, voire de l’énoncé subit de sa condamnation à mort ou, dans le cas de la nouvelle « Les sacs de sel », lorsque le narrateur retrouve un livre qu’aurait lu sa défunte mère longtemps auparavant, à savoir « Crainte et tremblement » de Kierkegaard traduit en langue japonaise.
Au hasard de découvertes survenant dans des lieux divers, les personnages entrevoient un « moi » et tout un long passé qui se trouvent profondément enfouis dans les objets concernés, le premier, loin de se limiter à une personne donnée, étant omniprésent, puisqu’il peut aussi bien se trouver dans la maison de son enfance, ou au coin d’une photo, sous forme de quelque objet semblant pourvu d’un regard fixé au ciel infiniment profond et obscur, au fond d’une forêt solitaire et tout enneignée par l’hiver, ou dans des histoires contées par des inconnus sur les rives d’un lac, ou encore dans les yeux d’un coiffeur de quartier. Chez Koo Hyo-seo, le « moi » affirme avoir inopinément découvert, à un moment donné, que tout son être devait son existence aux liens qui unissent le passé à l’avenir et l’autre à l’histoire, tels ces passages pareillement soulignés par la mère dans le texte japonais et par le narrateur de la nouvelle « Les sacs de sel », comme le fait observer celui-ci : « …c’était sous son influence que j’avais souligné sans les comprendre certains passages du mien. »
Ce thème de la conscience de soi cher à l’œuvre romanesque de Koo Hyo-seo est bien évoqué par l’extrait suivant de sa nouvelle « Là où l’horloge avait été accrochée » : « Nulle part le « moi » ne peut exister. À moins de n’être le vent, la pluie, le ciel, le soleil, le nuage ou le rocher, je ne peux exister nulle part ».
S’il est vrai que « je » suis partout, alors c’est que je ne saurais être nulle part, déclare l’auteur en représentant tantôt l’inexistence d’un « moi » abandonné à son sort au beau milieu de l’univers, dans un lointain espace temporel, tantôt l’existence d’un autre fait de chair, entretenant des relations avec le monde extérieur et dont l’homme a profondément conscience, l’ensemble se situant sur fond de nihilisme niant tout contenu à cette réalité à laquelle nous nous attachons, mais menant à l’introspection et à la résignation à ce qui n’est pourtant qu’une ombre de vie.
L’originalité de l’œuvre de Koo Hyo-seo réside justement dans l’exutoire que trouve cette perception nihiliste dans une consolation et une réconciliation apaisantes qui permettent au sujet de se redécouvrir et d’adopter un état d’esprit optimiste au terme d’une introspection le conduisant aux limites de la vie et d’une démarche d’ouverture de son être au monde extérieur, pour enfin parvenir à se surpasser. En d’autres termes, le point de vue nihiliste qui s’exprime dans cette production repose en partie sur une volonté de paix découlant du constat bien assumé du vide de l’existence.
La nouvelle « Les sacs de sel » n’a pas pour propos d’évoquer une résignation puérile face à un monde obscur, mais plutôt d’exposer au grand jour ces ombres de l’existence qui, en s’alliant aux souvenirs de cette mère au difficile mais courageux passé dans le contexte tumultueux de la guerre, suscitent d’autant plus l’émotion et la tendresse chez le lecteur. Ces sacs de sel qui produisent le « dubu » nourricier après avoir répandu leurs gouttes de saumure, telles des larmes, dans l’humidité et l’obscurité, représentent des ombres grandioses, tout comme cette mère qui, au mépris d’un affligeant et obscur destin, recueille ses enfants dans son giron en leur cachant ses pleurs et dont le personnage inédit dans l’univers fictionnel coréen jusqu’à sa brillante création au sein de ce récit, est celui d’une femme qui rend son dernier souffle après avoir farouchement défendu sa dignité d’être humain en dépit de la violence idéologique et guerrière du monde extérieur, mais aussi des agressions perpétrées par son époux au domicile familial.