La folle histoire des archives royales Uigwe

 (source : lacoree.fr) Par Bruno Caïetti

Tout débute sous le règne de la dynastie éclairée de Joseon qui veilla sur la Corée entre 1392 et 1910. Vers 1782, le roi Jeongo décide de créer, sur l’île de Ganghwa l’oegyujanggak, une annexe à la bibliothèque royale (gyujanggak). Il y fait stocker des archives royales appelées “uigwe” qui détaillent les différents aspects de la vie royale en dépeignant notamment l’ensemble du protocole et l’étiquette des cérémonies et des activités culturelles de la cour.

À ce titre, ces documents qui n’ont pas d’équivalent à l’époque en Orient ou en Occident, constituent l’une des pièces les plus importantes du patrimoine documentaire coréen. Au total, les uigwe représentent 3895 volumes qui permettent d’observer, époque par époque, l’évolution des rites royaux avec force illustrations.

XIXe siècle : la contre expédition du contre-amiral

En 1866, la France nomme le contre-amiral Roze à la tête d’une expédition punitive contre la Corée. Il a pour ordre d’attaquer la péninsule en représailles au massacre de 9 missionnaires français, et près de 10 000 convertis coréens, sur ordre du régent, cette mesure, répondant elle-même à des faits similaires perpétrés, semble-t-il ,en 1839.

Les Français occupent rapidement la forteresse de Ganghwa, où ils dérobent 297 volumes des uigwe, avant de rencontrer la résistance des forces coréennes. À l’issue de cette expédition, le contre-amiral ramène en France les précieux ouvrages.

1975 : les retrouvailles

Il faudra attendre plus d’un siècle pour que les volumes refassent surface. Ils ont été retrouvés, archivés par erreur dans le fond chinois de la BNF, la bibliothèque nationale de France, par l’historien coréen Park Byeong-seon en 1975.

Dès lors, va s’engager entre Paris et Séoul un ping-pong diplomatique qui mettra plus de trente ans à aboutir au rapatriement des archives.

1993 : la promesse 
Cette année-là, le président Mitterrand se rend en visite officielle en Corée avec dans ses valises un volume des Uigwe et le contrat de vente du TGV. Au cours de son séjour, il promet le retour de l’ensemble des archives dans leur pays d’origine. On formule alors la possibilité d’un prêt à durée indéterminée, mais, la visite terminée, rien ne se passe concrètement.

 

2000 : le “prêt croisé”

Depuis 1993, la Corée n’est pas restée inactive et elle n’a cessé de réclamer le retour de ses archives, tant par la voix diplomatique, que par celle d’universitaires ou de citoyens.

La France, invoquant une inscription des archives conservées à la BNF dans son propre patrimoine, argue ne plus pouvoir restituer les documents. Une initiative propose alors un “prêt croisé” qui conditionnerait le prêt permanent des uigwe contre le prêt par la Corée de documents de valeur égale. En fait, après plusieurs mois de négociations, cette solution est abandonnée.

2007 : le classement à l’UNESCO

En 2005, la Corée propose à la France d’opérer la numérisation de 30 des 296 volumes qui lui reste. Deux ans plus tard, les archives royales de la dynastie Joseon entrent au patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO.

La même année, François Fillon, Premier ministre de Nicolas Sarkozy, déclare à son homologue coréen en visite officielle en France que Paris est prêt à reprendre le dossier. L’espoir renaît d’aboutir enfin à une solution viable.

2009 : l’échec juridique

Les choses évoluent lentement cependant et en 2009, Munhwa Yondae, une O.N.G. sud-coréenne qui avait intenté une action en justice pour obtenir le retour des archives se voit déboutée par la justice française : le tribunal administratif de Paris confirme que les uigwe, inscrits comme “propriété” de l’État français ne peuvent faire l’objet d’une restitution.

2010 : le retour annoncé

Quelques jours avant l’arrivée en Corée du président Sarkozy, qui vient participer à Séoul au sommet du G20, on commence à reparler d’un accord entre la France et la Corée pour le retour des protocoles royaux tant attendus.

Dès son arrivée en Corée, le chef de l’État français rompt le suspense et annonce le prêt de l’ensemble des volumes possédés par la France sous forme de prêt renouvelable tous les cinq ans, le “prêt permanent” étant empêché par le caractère inaliénable des collections publiques françaises.

Après tant de difficultés, de coups d’épée dans l’eau et d’espoirs déçus, la fabuleuse histoire des archives est donc promise à un épilogue heureux. D’autant qu’en marge des négociations avec la France, la Corée a également obtenu du Japon le retour de 167 autres volumes dérobés par ailleurs.

Des bibliothécaires s’opposent au retour de manuscrits de la BNF en Corée

(source Livres Hebdo)

Près de 300 conservateurs des bibliothèques, chercheurs et personnalités avaient signé, mercredi 24 septembre, la pétition contre l’engagement pris par Nicolas Sarkozy en marge du G20 à Séoul.
Une pétition contre le retour dans leur pays de manuscrits coréens conservés à la Bibliothèque nationale de France (BNF) avait recueilli mercredi près de 300 signatures de conservateurs, chercheurs et personnalités diverses.Saisis en 1866 par des militaires français dans une bibliothèque royale de l’île de Ganghwa et conservés depuis à la BNF, ces 297 manuscrits sont aujourd’hui réclamés par la Corée du Sud. Début novembre, en marge du G20 à Séoul, le président Nicolas Sarkozy avait annoncé leur restitution sous forme d’un prêt renouvelé tous les cinq ans.

Les conservateurs, qui rappellent qu’il existe en Corée des copies de la plupart de ces manuscrits, s’opposent à cette décision qui a été prise “contre l’avis de la bibliothèque et contre l’avis du ministère de la Culture qui, depuis des années, ont toujours plaidé pour des solutions avec réciprocité ou contrepartie” et manifesterait “la subordination croissante des politiques patrimoniales et du droit à des considérations politiques, économiques ou géostratégiques, au risque de remettre en cause l’inaliénabilité des collections publiques”.

Le retour de ces manuscrits en Corée priverait en outre la BNF “d’un ensemble remarquable de documents qu’elle s’est attachée à conserver, restaurer, inventorier, pour les mettre à la disposition des chercheurs”.

Il faut rendre les manuscrits coréens

Cérémonial du conseil préposé aux funérailles du Roi Sun Jong

(source : Libération)

Par VINCENT BERGER Président de l’université Paris-Diderot, président de l’association ARCFU, militant pour la réunification du fond documentaire coréen, JEAN-LOUP SALZMANN Président de l’université Paris-XIII

A l’occasion de la rencontre du G20 à Séoul, le président Sarkozy a promis le retour en Corée d’une collection de 296 manuscrits conservés aujourd’hui à la BNF. Cette décision n’a pas manqué de provoquer des réactions de protestation de la part des conservateurs des bibliothèques. Il n’y a pourtant pas eu de véritable surprise lors de l’annonce présidentielle : l’opération avait été préparée depuis de nombreux mois lors de négociations impliquant l’Elysée, les ministères des Affaires étrangères et de la Culturel et la BNF. Les arguments échangés de part et d’autre posent néanmoins le problème de l’inaliénabilité des œuvres d’art et surtout relancent la question de la restitution des œuvres d’art en général. En autorisant le retour de ces manuscrits en Corée, même sous la forme d’un prêt renouvelable, l’Etat n’ouvre-t-il pas la brèche vers d’autres restitutions, qui déshabilleront bibliothèques et musées nationaux ? Et sinon, au nom de quels critères restituerait-on certaines œuvres et pas d’autres ? Différents arguments permettent d’éclairer le choix de la France.

Ecartons d’emblée l’idée que le retour des manuscrits à Séoul exposerait la France à une sorte de jurisprudence. L’Etat est souverain, il n’a pas à justifier devant un quelconque tribunal international son choix de prêter une œuvre d’art ou un bien culturel. Il s’agit d’un geste d’amitié unique et singulier, motivé ici et maintenant, dans un contexte d’exception. Exception de ces manuscrits, dont une partie d’entre eux est bel et bien unique et occupe une place symbolique sans équivalent dans la culture et l’histoire coréenne. Exception des relations entre deux pays qui s’apprécient beaucoup. Ce geste n’a pas à être généralisé.

Les conditions dans lesquelles les œuvres en question ont été «acquises» méritent un examen particulier. On n’adopte naturellement pas les mêmes dispositions d’esprit vis-à-vis de biens volés aux Juifs à l’époque du IIIe Reich et les «découvertes» pendant la campagne d’Egypte du général Bonaparte. Dans le cas des manuscrits coréens, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’expédition punitive menée par l’amiral Roze et l’armée française à la fin du XIXe siècle, qui fut l’occasion du pillage des manuscrits coréens et de l’autodafé des livres restants (plus de 5 000 tout de même !), ne fait pas partie des pages les plus glorieuses de l’histoire de la France.

Les dispositions de nos interlocuteurs étrangers méritent également une écoute attentive. En matière de diplomatie, méconnaître la position de l’autre serait faire montre d’arrogance. Souvent, les revendications pour la restitution d’œuvre d’art émanent avant tout de milieux autorisés, spécialistes, professionnels des milieux politiques, culturels ou journalistiques. Dans le cas de la Corée, le désir de retour des manuscrits sur leur sol concerne le grand public, et ne se réduit pas à des expressions nationalistes comme on a pu l’écrire. Il est trop facile de qualifier autrui de nationaliste pour masquer sa propre attitude «colonialiste». C’est la parabole de la paille et de la poutre.

Enfin, l’appropriation symbolique et affective d’une œuvre par la France peut entrer en considération. Au fil du temps, l’obélisque de Louxor s’est imposé comme l’un des symboles de Paris. Chaque automobiliste le croise chaque matin sur la place de la Concorde. La richesse des collections du Louvre est une grande fierté chez chacun d’entre nous et exerce une force d’attraction dans le monde entier. Au moment de construire son opinion sur les manuscrits coréens, il conviendrait que les conservateurs de la BNF nous disent quand ces manuscrits ont été exposés au public, ou même consultés par des chercheurs. Dans un cas d’exception tel que celui-ci, il faut savoir sortir de la pure question de principe et accepter que la conservation ne soit pas une fin en soi, totalement désincarnée de son public, fût-il potentiel ou futur. Au reste, la numérisation des manuscrits, qu’elle se poursuive en France ou en Corée, permettra aux chercheurs du monde entier de continuer leur travail.

Le retour des manuscrits à Séoul n’obère pas la richesse culturelle française et ne saurait en lui-même présumer d’autres négociations avec d’autres pays. Il résulte simplement d’un geste d’amitié, geste fort et important, un geste d’exception.

Séoul ne renonce pas aux manuscrits Uigwe

(source : JoongAng Ilbo)

Par Kwon Kun-jong

Depuis plus d’un siècle, des manuscrits royaux sud-coréens d’une valeur inestimable dorment à la Bibliothèque nationale de France. Séoul n’a pas renoncé à se les voir restituer. En vain pour l’instant, constate un quotidien sud-coréen.

L’ONG sud-coréenne Munhwa Yondae [Solidarité culturelle] a annoncé, le 6 janvier, avoir été déboutée, le 24 décembre, par le tribunal administratif de Paris. Elle avait intenté une action en janvier 2007 pour obtenir la restitution des Protocoles royaux de la dynastie Joseon, ou Uigwe, des manuscrits royaux coréens conservés à la Bibliothèque nationale de France (BNF). Les 297 volumes concernés, jadis conservés aux archives royales de l’île de Kanghwa [près de la côte ouest de la Corée], avaient été saisis par les militaires français lors d’une expédition en 1866 [en représailles à des persécutions infligées à des missionnaires catholiques].

Le tribunal a, selon l’ONG, justifié son rejet par le fait que, étant conservés à la Bibliothèque nationale de France, ces manuscrits appartiennent à l’Etat français ; le contexte et les conditions dans lesquels ils ont été saisis ne changent rien à l’affaire. “Par cette sentence, la France contredit ouvertement sa propre décision, prise en 1993 à l’occasion de la visite du président Mitterrand en Corée du Sud, de restituer ce patrimoine à la Corée. Nous envisageons de faire appel”, a réagi Solidarité culturelle.

De longue date, les autorités françaises justifient leur refus en arguant que, si elles obtempéraient, elles seraient obligées d’en faire autant pour toutes les œuvres provenant des pays étrangers que détient la France. Or, au moment même où le tribunal administratif de Paris émettait un avis négatif dans cette affaire, le Louvre rendait à l’Egypte des fragments de fresques pharaoniques qu’il avait achetés en 2000 et qui, d’après le Caire, étaient sortis du pays de manière illégale.

Les pays autrefois victimes du pillage commis par les puissances impérialistes sont de plus en plus nombreux à réclamer la restitution de leurs biens. En 2007, le musée californien Paul Getty a dû rendre à la Grèce une couronne funéraire hellénistique en or. Il avait d’abord déclaré qu’il s’agissait d’une acquisition en bonne et due forme, avant de se rétracter, confronté aux preuves que l’objet avait bel et bien été volé en 1993 et vendu. La Grèce, par ailleurs, est en train de faire pression sur Londres pour récupérer des fragments de marbres du Parthénon, fierté du British Museum.

Longtemps oubliés dans le fonds chinois de la Bibliothèque nationale, les manuscrits coréens ont été “découverts” en 1975 et font depuis l’objet d’un contentieux diplomatique entre la France et la Corée du Sud. En 1993, au moment où la Corée du Sud négociait un contrat avec une filiale d’Alstom en vue de la construction d’une ligne ferroviaire à grande vitesse, le président Mitterrand et son homologue Kim Young-sam s’étaient mis d’accord pour trouver une solution à ce dossier, sur la base d’un système d’échange et de prêt [Selon l'interprétation que fait Paris de cet accord, la Bibliothèque nationale aurait "prêté" ces manuscrits à la Corée du Sud en échange d'objets culturels qui auraient été temporairement exposés en France ; mais il n'y avait pas eu de suite.] Les Coréens ont acheté aux Français leur savoir-faire en matière de TGV, mais le trésor coréen n’est toujours pas revenu au pays.

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.